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La crise des médicaments essentiels et l'accès aux soins en zone contrôlée par les gangs

Depuis 2018, le système sanitaire haïtien n'a cessé de régresser et l'accès aux médicaments avec lui. 42 % des établissements sont fermés, 1,4 million de personnes déplacées, et PROMESS ,le canal public des médicaments essentiels repose sur 18 personnes pour un pays de 12 millions d'habitants.

RV

Jemima Régine Alcé

6 octobre 2026

10 min de lecture

Depuis 2018, le système sanitaire haïtien n'a cessé de régresser et l'accès aux médicaments avec lui. D'année en année, au lieu de consolider cet accès, les institutions qui en ont la charge ont fait l'inverse. Elles ne semblent ni voir, ni comprendre l'ampleur de ce recul : aucune maintenance réelle, aucune main visible sur un système livré à lui-même.

Le droit à la santé, et avec lui l'accès au médicament, ne devrait jamais être qu'un privilège. Mais Haïti figure parmi les pays les moins avancés selon la classification de l'ONU et, dans ce contexte, ce qui devrait être un droit élémentaire en devient un, chaque jour davantage. Les crises s'enchaînent, année après année, et la situation se dégrade un peu plus à chaque fois.

Alors, comment comprendre ce qui nous a menés, en quelques années seulement, à une telle crise dans l'accès aux médicaments et aux soins ?

Une démographie non proportionnelle à des soins presque inexistants

L'accès aux soins en Haïti n'a jamais été extraordinaire. Avant même la crise actuelle, une grande partie de la population vivait déjà loin de tout centre de santé fonctionnel. Ce qui a changé, ce n'est pas seulement la qualité de l'offre : c'est sa disparition presque totale dans certaines zones, conjuguée à un bouleversement démographique qui rend la situation pratiquement intenable.

Selon l'Institut Haïtien de Statistique et d'Informatique, la population totale d'Haïti s'élevait à 11 867 032 habitants en 2024, dont 66,7 % en milieu urbain. Le département de l'Ouest concentre à lui seul plus d'un tiers de la population (34 %), suivi de l'Artibonite (16 %). Mais cette photographie est déjà faussée par la crise : l'IHSI reconnaît avoir intégré les données de déplacement de l'OIM pour ajuster ses propres chiffres.

En décembre 2023, 315 000 personnes étaient déplacées à l'intérieur du pays. En décembre 2025, elles étaient plus de 1,4 million. Dans l'Artibonite, les déplacements ont triplé sur la seule année 2024, atteignant plus de 84 000 personnes. Dans le Centre, plus de 51 000 personnes ont fui Mirebalais depuis fin mars 2025.

L'explosion des déplacements internes en Haïti, 2023-2025
L'explosion des déplacements internes en Haïti, 2023-2025

IndicateurDécembre 2023Décembre 2025Évolution
Déplacés internes (total)315 0001 400 000×4,4
Nouveaux déplacés Artibonite (2024)—+84 000triplement
Déplacés Mirebalais (depuis mars 2025)—51 000—

Source : OIM — Displacement Tracking Matrix Haïti, Rounds 7 à 12 (2024-2026).

Une pharmacie, un centre de santé, sont dimensionnés pour une population donnée. Quand cette population double ou triple en quelques mois, l'offre ne suit pas, elle ne peut pas suivre. Les zones de départ, elles, se vident de toute structure fonctionnelle sans que personne ne reprenne le relais. Le résultat est une double pénurie : pénurie par abandon là où les gangs s'installent, pénurie par surcharge là où les déplacés se rassemblent. Des soins déjà peu accessibles deviennent, dans ce contexte, presque inexistants.

Un système sanitaire boiteux

Les chiffres sont accablants. À la veille de la crise, soixante-quinze centres de santé avec lits, cent huit sans lits, deux cent vingt-cinq dispensaires, sept hôpitaux départementaux et seulement cinq hôpitaux universitaires pour tout le pays.

420 établissements de santé pour 11,87 M d'habitants — le système avant la crise
420 établissements de santé pour 11,87 M d'habitants — le système avant la crise

Type d'établissementNombrePart
Dispensaires22553,6 %
Centres de santé sans lits10825,7 %
Centres de santé avec lits7517,9 %
Hôpitaux départementaux71,7 %
Hôpitaux universitaires51,2 %
Total420100 %

Source : MSPP — Carte Sanitaire Nationale (SISNU, 2022).

Quand l'Hôpital Général, qui desservait plus de 500 000 résidents, passe sous contrôle des gangs en avril 2024, ce n'est pas seulement un bâtiment qui ferme. C'est un point de distribution qui disparaît, des patients chroniques qui perdent leur suivi. Le même mécanisme s'est répété à Mirebalais, fermé depuis le 31 mars 2025 : environ trois cents patients incapables de se déplacer seuls ont dû être transférés en urgence. Plus d'un an après, cet hôpital accrédité internationalement, qui recevait jusqu'à 400 000 patients par an, reste à l'arrêt.

Au niveau national, 42 % des établissements de santé ont fermé complètement, 16 % de plus ne fonctionnent que partiellement. Une autre estimation, centrée sur les structures pleinement opérationnelles, n'en retient que 10 % à l'échelle du pays.

État actuel des établissements de santé : 42 % fermés, 16 % partiels, 10 % vraiment fonctionnels
État actuel des établissements de santé : 42 % fermés, 16 % partiels, 10 % vraiment fonctionnels

StatutPart des établissements
Complètement fermés42 %
Partiellement fonctionnels16 %
Fonctionnels (nominalement)42 %
Pleinement opérationnels (estimation alternative)10 %

Estimations agrégées : MSPP et partenaires (OCHA, MSF, 2024-2026).

Chronologie des fermetures emblématiques 2023-2025
Chronologie des fermetures emblématiques 2023-2025

DateHôpitalSpécialitéPopulation desservieCause
Août 2023Sanatorium de Carrefour-FeuillesTuberculose—Attaque gangs de Grand-Ravine
Mars 2024Mars and KlinePsychiatrie (seul hôpital psy. public)—Fermeture crise sécuritaire
Avril 2024Hôpital Général (HUEH)Médecine générale500 000 pers.Contrôle par les gangs
Mars 2025Hôpital Universitaire de MirebalaisMédecine générale, accrédité international400 000 patients/anPrise par Viv Ansanm

Sources : AyiboPost (sept. 2023 et avril 2025), MSF 2026.

Un programme qui ne traite pas le problème

Le Programme de Médicaments Essentiels, PROMESS, a été créé en 1992, en pleine période d'embargo international. Dans les faits, ce canal est tenu par une équipe de dix-huit personnes, pour couvrir les besoins d'un pays de près de douze millions d'habitants où 70 % des produits pharmaceutiques sont importés.

La disproportion PROMESS : 18 personnes pour 11,87 M d'habitants
La disproportion PROMESS : 18 personnes pour 11,87 M d'habitants

IndicateurValeur
Année de création1992 (en pleine période d'embargo)
Personnel PROMESS18 personnes
Population à desservir≈ 11,87 M habitants
Ratio1 employé pour ≈ 660 000 habitants
Part de médicaments importés70 %
Envoi OPS, février 20257,7 tonnes
Envoi OPS, avril 20253 tonnes
Total envois OPS 202510,7 tonnes

Sources : OPS/OMS — PROMESS 2026 ; PAHO Sends Critical Medicines (février 2025).

Dès mars 2024, l'Association des Pharmaciens d'Haïti avertissait que la pénurie de médicaments pouvait provoquer des milliers de décès évitables. En février 2025, l'OPS envoyait 7,7 tonnes de médicaments critiques depuis sa réserve stratégique de Panama. Près de trois tonnes supplémentaires suivaient en avril. Ces envois sont nécessaires. Ils ne sont pas pour autant une solution : ce sont des perfusions d'urgence, pas un traitement de fond.

Les conséquences de la crise

Tout ce qui précède suit un schéma précis : une insécurité qui s'étend, et un système qui recule devant elle. De cette situation découlent des conséquences directes sur l'accès aux médicaments et aux soins. Parmi elles, trois ne passent pas inaperçues.

Premièrement, le ralentissement des soins pour les maladies chroniques et infectieuses. Les traitements pour l'hypertension et le diabète se raréfient depuis des mois, et le prix de l'insuline a considérablement augmenté. Pour la tuberculose, la fermeture du Sanatorium de Carrefour-Feuilles fin août 2023, sous l'attaque des gangs de Grand-Ravine, a forcé le Ministère à rediriger les patients vers quatre hôpitaux de la région métropolitaine. Pour les personnes vivant avec le VIH, une interruption de traitement antirétroviral n'est jamais anodine : elle favorise les résistances et expose à des risques de transmission accrus. Le seul hôpital psychiatrique public du pays, Mars and Kline, a fermé en mars 2024, laissant les patients atteints de troubles psychiatriques sans aucune structure publique de référence.

Deuxièmement, l'expansion du marché informel. Une étude menée avec des chercheurs de l'Université d'État d'Haïti, sur 258 échantillons d'antimicrobiens achetés dans 28 marchés publics de la zone métropolitaine, a révélé qu'une grande proportion ne contenait pas la substance annoncée sur l'étiquette. Selon l'OMS, un médicament sur dix vendu dans les pays à revenu faible ou intermédiaire serait contrefait. À cela s'ajoute la contrebande de médicaments non autorisés par le MSPP, sans traçabilité ni garantie de fabrication, et la multiplication de points de vente informels, des kiosques et mini-pharmacies installés aux abords même des hôpitaux. La Direction de la Pharmacie et du Médicament n'a ni les moyens ni le budget pour faire appliquer ses propres règles de contrôle.

ÉtudeÉchantillonsLieuxRésultat
UEH — Antimicrobiens258 échantillons28 marchés publics (zone métropolitaine)Grande proportion ne contenait pas la substance annoncée
OMS — Estimation mondiale—Pays à revenu faible/intermédiaire1 médicament sur 10 contrefait ou de qualité inférieure

Sources : Chercheurs UEH ; OMS.

Troisièmement, la fermeture des hôpitaux et l'accès à certains soins. Psychiatrie, médecine interne, pharmacie hospitalière : chaque fermeture, qu'il s'agisse de Mars and Kline ou de Mirebalais, emporte avec elle un service spécifique que les patients ne retrouvent nulle part ailleurs. Ce n'est pas le bâtiment qui doit retenir l'attention, mais l'accès à un soin précis qui disparaît avec lui.

Un appel pressant aux autorités

Face à cette situation qui ne fait que s'aggraver, la prise de responsabilité des autorités sanitaires reste largement insatisfaisante. Aucune prise de position claire, aucune coordination visible entre les institutions concernées. Cette situation appelle pourtant une réponse concrète, urgente et ciblée. Car un système dans cet état mérite une attention particulière, pas seulement des interventions qui ne font que masquer la réalité des faits.

Une simple crise ou un effondrement du système ?

Avant l'insécurité, l'accès aux soins en Haïti était déjà précaire. Aujourd'hui, dans plusieurs régions, il n'existe presque plus. Les femmes enceintes qui comptaient sur un suivi médical, les personnes prises en charge dans les rares structures publiques, les familles entières qui se reposaient sur une couverture sanitaire minimale : toutes risquent de perdre, du jour au lendemain, le peu qu'il leur reste.

L'accès aux médicaments en Haïti a toujours été un casse-tête. Ce n'est pas la crise actuelle qui en est à l'origine. Ce qui a changé, ces dernières années, c'est la vitesse à laquelle ce système s'est mis à décliner.

Il n'existe pas de solution miracle qui viendra tout réparer. Ce qu'il faut, d'abord, c'est une prise de conscience et un appel sans détour aux responsables de ces institutions. Car ceci ne devrait jamais devenir la norme. Et pourtant, plus cette situation perdure, plus elle risque de sembler normale, de passer pour acceptable.

N'est-ce pas déjà ce qui se passe en Haïti ?

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Sources

  • OIM — Displacement Tracking Matrix Haïti, Rounds 7 à 12. 2024-2026.
  • OCHA — Rapports de situation Haïti. 2024-2025.
  • IHSI — Estimations désagrégées de la population haïtienne en 2024. Juillet 2024.
  • OPS/OMS — PROMESS : Programme de Médicaments Essentiels. 2026.
  • OPS/OMS — PAHO Sends Critical Medicines and Health Emergency Supplies to Haiti. Février 2025.
  • MSPP — Carte Sanitaire Nationale, SISNU. 2022.
  • MSF — Haïti : 5 informations clés pour comprendre la crise humanitaire en 2026. Avril 2026.
  • AyiboPost — Carrefour-Feuilles : l'hôpital Sanatorium cherche refuge pour les tuberculeux éparpillés. Septembre 2023.
  • AyiboPost — Haïti face à l'effondrement sanitaire après la fermeture de Mirebalais. Avril 2025.
  • Le Nouvelliste — Quelle est la fiabilité des médicaments vendus dans les rues en Haïti ?
  • Médéus, A.J.R. et al. — Impact of gang violence in Haiti on healthcare delivery and medical education. The Lancet Regional Health – Americas. Juin 2024.
  • Cénat, J.M., Clormeus, L.A., Jean, L. — Armed Gang Violence in Haiti and the Medication Shortage: Acting Quickly to Save Lives. International Journal of Public Health. Juin 2025.
  • Banque Mondiale — Haïti : Vue d'ensemble. 2026.
RV

Reginald Victor · Fanal

Analyste-Développeur et Senior MEL & Data Systems Officer basé à Port-au-Prince. Fanal est une publication indépendante d'analyse à l'intersection de la gouvernance, des données et de la technologie en Haïti et dans la Caraïbe.