De l'évolution de l'histoire de la pharmacie haïtienne : pourquoi n'arrive-t-elle pas à franchir une nouvelle étape vers la valorisation institutionnelle et le remaniement de la loi de 1955 ?
De Mackandal (1758) à la famille Séjourné, du séminaire TRAMIL à la loi de 1955 jamais actualisée depuis soixante-dix ans : comment comprendre pourquoi la pharmacie haïtienne n'arrive pas à franchir une nouvelle étape ?
Jemima Régine Alcé
20 octobre 2026
Comme toutes les sciences, la pharmacie a connu son évolution et sa reconnaissance en voyageant de continent en continent, se nourrissant à chaque escale de la culture, de la politique et de l'environnement social qui existait. Et à un moment précis de l'histoire, il en a été de même pour Haïti. C'est une pharmacie traditionnelle qui s'institutionnalise, un savoir qui devient légal au fil des décennies, une institution régie par la loi et les structures officielles. Aussi est-il judicieux de disséquer chaque étape afin de comprendre comment, en dépit de tout ce progrès, cette institution qu'est la pharmacie n'arrive pas à déployer ses moyens pour franchir une nouvelle étape vers la valorisation institutionnelle du secteur et le remaniement de la loi de 1955 ?

Un héritage né dans un contexte esclavagiste
C'est en 1758 qu'un homme borgne traverse les plantations du Nord une fiole à la main. François Mackandal ne lance pas des sorts : il distille du poison, tiré des mêmes plantes que celles utilisées pour soigner. Il connaît la flore de la colonie mieux qu'aucun apothicaire, et c'est ce savoir qui fait de lui l'homme le plus recherché de l'île.
La famille Séjourné qui s'impose et fait prospérer le secteur
Dès 1850, la famille Séjourné s'implante en Haïti et, treize ans plus tard, en 1863, Étienne Séjourné ouvre l'une des toutes premières pharmacies du pays. Ensuite, son fils Frémy obtient une reconnaissance internationale en 1910, avant d'ouvrir sa propre officine l'année suivante. Aujourd'hui encore, des produits comme le sirop pectoral et la lotion de Brocq sont utilisés.

TRAMIL et naissance d'une pharmacopée traditionnelle documentée
Une pharmacopée, selon la définition de l'OMS, est un recueil de substances aux propriétés médicinales, de leur composition et de leur préparation. En novembre 1984, Port-au-Prince accueille le séminaire TRAMIL : plus de 200 spécialistes de la région y recensent les usages populaires de plantes validés par le terrain, avec la Faculté de Médecine et de Pharmacie et ENDA-Caribe parmi les organisateurs locaux — un rôle de coorganisation qui place déjà Haïti au cœur de l'événement plutôt qu'en simple spectatrice. À ce jour, la Pharmacopée végétale caribéenne compte des chercheurs haïtiens tel que la biologiste et ethnobotaniste Marilise Neptune Rouzier, née en 1945, consultante du jardin botanique du Parc, devenue une référence sur les plantes médicinales.

LA FACULTÉ DE MÉDECINE ET DE PHARMACIE
Si la vulgarisation des connaissances connaît une ascension rapide, l'institution, elle, prend un chemin plus lent. L'École de Médecine, fondée en 1861, ne forme d'abord que des médecins : ce n'est qu'en 1929, soixante-huit ans plus tard, que la section Pharmacie y est ajoutée. L'établissement devient officiellement Faculté de Médecine et de Pharmacie en 1949.
Actuellement, les professionnels restés au pays absorbent aujourd'hui le poids d'un système qui les soutient peu. Une étude de l'Association des Pharmaciens d'Haïti et du MSPP, menée en 2013, dénombrait 676 personnes dans le secteur, dont seulement 196 pharmaciens réellement diplômés. C'est, à ce jour, le recensement le plus fiable dont on dispose. Malgré son âge, le vide qu'il révèle explique, en grande partie, tout ce qui suit.

Des structures et une loi vieille de soixante-dix ans
Au sein du Ministère de la Santé Publique et de la Population siège la Direction de la Pharmacie, du Médicament et de la Médecine Traditionnelle (DPM/MT), qui est l'organe régulateur : elle délivre les autorisations de fonctionnement, l'enregistrement sanitaire obligatoire de tout médicament vendu dans le pays, et gère le Programme des Médicaments Essentiels. Sa mission inclut même, officiellement, de promouvoir la médecine traditionnelle et donc sa pharmacopée. Ensuite, il existe l'Association des Pharmaciens d'Haïti (APH), qui représente la profession.
Malheureusement, la profession de pharmacien est encore régie par une loi de 1955, jamais actualisée depuis soixante-dix ans.
Un paradoxe qui entrave l'avenir
L'examen de cette loi démontre que la charpente est construite pour une pharmacie ancestrale. Car maintenant, le médicament s'est diversifié, les exigences de qualité et de traçabilité se sont renforcées, les missions du pharmacien et les enjeux de santé publique sont devenus plus complexes. Pourtant, le cadre législatif demeure largement construit autour des réalités de son époque. Elle prévoyait d'encadrer la fabrication, la distribution et la vente des produits pharmaceutiques, plaçait les pharmacies sous le contrôle du Département de la Santé Publique et réservait au pharmacien un rôle dans la dispensation. Son article 6 va plus loin : il réserve aux seuls diplômés le droit de diriger une officine, de préparer, de vendre ou de dispenser un médicament — un monopole pharmaceutique strict. La loi interdit même le cumul des professions de médecin et de pharmacien, séparant nettement celui qui prescrit de celui qui dispense.

Pourtant, elle doit s'aligner avec les nouvelles responsabilités professionnelles du pharmacien, renforcer les mécanismes d'inspection, et surtout établir un système de régulation capable de lutter efficacement contre la vente illicite et les circuits informels du médicament. Cependant, ce remaniement doit passer par les instances concernées, qui, elles, sont inexistantes : Haïti n'a pas d'Ordre des pharmaciens doté d'un pouvoir disciplinaire, seulement une association professionnelle sans autorité de sanction et une direction du MSPP déjà submergée.
Dans un pays où l'instabilité socio-politique redéfinit les priorités de l'État à chaque crise, remanier une loi sur la pharmacie n'est jamais la priorité. Le pouvoir législatif, lui-même paralysé par des mandats interrompus, ne porte aucun regard attentif sur ce chantier. Amender un texte suppose un Parlement qui siège, une administration qui suit, une institution qui persiste.
Somme toute, le parcours de la pharmacie est jalonné de transformations et de réformes. Néanmoins, les prochaines lignes de son histoire sont parsemées d'incertitudes. Avec le manque d'encadrement légal, le nombre de pharmaciens diplômés disponibles, une répartition de budget défavorisant la DPM et l'instabilité socio-politico-économique — dans un contexte aussi incertain et précaire, il est avant-gardiste de se questionner sur la pérennité de cette institution et, en cas d'effondrement, quel serait l'impact dans la région caribéenne ?
Sources
- Collectif Haïti de France. Séminaire sur l'histoire de la pharmacie en Haïti, Faculté de Médecine et de Pharmacie de l'UEH, 20-26 juillet 2019.
- Faculté de Médecine et de Pharmacie d'Haïti, ENDA-Caribe. Séminaire TRAMIL — médecine et pharmacopée traditionnelle populaire dans la Caraïbe, rapport final. Port-au-Prince, novembre 1984.
- Robineau L., Weniger B. Pharmacopée Végétale Caribéenne, réseau TRAMIL, 2e édition actualisée, 2007.
- Association des Pharmaciens d'Haïti (APH) et Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP). Étude sur le secteur pharmaceutique haïtien, 2013.
- Ministère de la Santé Publique et de la Population. Direction de la Pharmacie, du Médicament et de la Médecine Traditionnelle (DPM/MT) — mission et attributions officielles.
- Le Nouvelliste, 26 avril 2021.
- Le National, 2019 ; 2024.
- Victor Reginald. Directeur de Fanal — Dataset chronologique et institutionnel de la pharmacie haïtienne et caribéenne, 2026.
Rédigé par Jemima Régine Alcé